Peut-on aimer profondément quelqu’un… et devoir quand même partir ?
Comment peut-on être aussi parfait ?
C’était la fin de l’été…
Je connaissais cette route de campagne par cœur.
Au bout, il y avait la maison de Gérald.
La maison idéale.
Une grande villa de plain-pied avec piscine. Un magnifique jardin boisé et fleuri, toujours entretenu. Un panier de basket installé devant le garage. La maison parfaite pour la famille parfaite.
Je me souviens qu’au fond, sa chambre donnait directement sur la piscine. J’y avais passé des centaines d’heures. Entre son immense ordinateur, ses jeux vidéo, ses livres et ses trophées sportifs, tout semblait déjà raconter le garçon qu’il était.
Organisé,
méthodique,
rassurant.
Je me suis garée.
Il m’attendait devant la maison.
Grand et sportif.
Le dos parfaitement droit.
La tête haute.
Le regard fixé sur moi.
Les mains dans les poches.
Il avait cette assurance tranquille qui vous fait naturellement prendre un peu moins de place. Comme si tout était déjà sous contrôle.
Comme quelqu’un qui essayait encore de contrôler une situation qui ne pouvait déjà plus l’être.
Entre ma voiture et lui, il n’y avait que quelques mètres.
Dans mon souvenir, il y avait des kilomètres.
Chaque pas était plus lourd que le précédent.
J’avais l’impression que chacun de mes gestes allait être observé.
Que chacun de mes silences allait être interprété.
J’avais repoussé cette conversation pendant des semaines.
Mais cette fois…
J’étais résolue.
J’étais enfin prête.
Je l’ai regardé une dernière fois.
Comment peut-on être aussi parfait ?
J’ai rencontré le garçon parfait 3 ans plus tôt
3 ans plus tôt, je faisais ma rentrée en seconde.
Nouveau lycée,
nouveaux couloirs,
nouvelles têtes.
À 16 ans, on cherche tous un peu sa place. Les groupes se forment vite. Les réputations encore plus. Et il y a toujours ces élèves que tout le monde connaît avant même de leur avoir parlé.
C’est comme ça que j’ai rencontré Gérald.
Enfin… pas tout à fait.
J’ai d’abord rencontré Grégoire.
Ils se connaissaient déjà depuis le collège.
Ils étaient amis depuis longtemps.
Et le hasard, qui fait parfois merveilleusement bien les choses, les a placés tous les deux dans ma classe.
Au début, je ne voyais qu’un groupe de copains parmi d’autres.
Je ne pouvais évidemment pas deviner que ces deux garçons allaient devenir les deux hommes qui marqueraient le plus ma jeunesse.
Avec le recul, je souris en repensant à cette rentrée.
Parce que je n’ai pas seulement découvert un nouveau lycée ce jour-là.
J’ai découvert 2 façons de vivre.
2 façons d’aimer.
2 façons de regarder le monde.
L’une allait m’apprendre à construire.
L’autre allait m’apprendre à respirer.
À 16 ans, je pensais qu’il fallait choisir entre les deux.
Je ne savais pas encore que cette question allait bouleverser toute ma vie.
Gérald, le garçon parfait du lycée
Je crois que mon côté geekette m’a beaucoup aidée à me rapprocher de Gérald.
À l’époque, je passais des heures devant ma consôle. Les jeux vidéo, les films, la musique… c’était notre terrain commun.
Alors je me suis mise à le défier à Tetris.
Enfin… à essayer.
Soyons honnêtes, c’était surtout un prétexte pour passer un peu plus de temps avec lui.
Petit à petit, on s’est mis à parler de tout.
Des derniers jeux sortis,
des films qu’on avait vus,
des musiques qu’on écoutait.
Et puis de nous.
Je ne me souviens plus de notre première conversation.
En revanche, je me souviens parfaitement de son odeur.
Ça paraît ridicule en l’écrivant.
Mais Gérald sentait tellement bon que je me suis acheté, en cachette, la même cire pour cheveux que lui.
J’étais devenue complètement accro à son parfum.
À 16 ans, ça me semblait parfaitement normal.
Aujourd’hui, ça me fait sourire.
Il faut dire qu’il avait tout pour lui.
Grand.
Blond.
Les yeux bleus.
Basketteur.
Premier de la classe.
Curieux de tout.
Cultivé.
Ces polos étaient toujours impeccables.
Même ses cheveux semblaient tomber exactement là où ils devaient tomber.
Comment peut-on être aussi parfait ?
Les filles rêvaient de sortir avec lui.
Les garçons rêvaient d’être lui.
Et moi…
Je me demandais bien ce qu’il pouvait me trouver.
À côté de lui, je me trouvais tellement banale.
Je teignais mes cheveux blond cendré en châtain acajou parce que c’était la grande mode des années 2000.
Je ne faisais aucun sport,
quand j’avais un 12, j’étais ravie,
mes chaussettes n’étaient jamais assorties.
J’avais toujours quelque chose de travers.
Lui, jamais.
Je n’osais même pas rester trop longtemps près de lui.
De peur qu’il me découvre…
J’avais déjà cette petite voix qui me répétait que je n’étais probablement pas assez bien.
Et pourtant…
Il me regardait comme si j’étais la seule fille dans le lycée.
Comment peut-on être aussi parfait ?
À cette époque, je ne voyais que la perfection.
Je ne savais pas encore que la perfection, elle aussi, pouvait avoir un prix.
Grégoire, le garçon idéal version nuit
Heureusement, il y avait Grégoire.
Parce que toute l’assurance que je perdais en croisant Gérald, je la retrouvais presque instantanément avec lui.
Grégoire, c’était l’exact opposé.
Le garçon qui connaissait tout le monde.
Celui qui était sur toutes les listes de soirées.
Pas besoin de préciser « Quel Grégoire ».
Au lycée, Grégoire, c’était une institution.
Il disait bonjour à 40 personnes avant d’arriver en cours.
Les élèves l’adoraient,
les professeurs aussi.
Et moi aussi je l’adorait !
Il avait cette capacité incroyable à passer d’un groupe à l’autre sans jamais donner l’impression de jouer un rôle.
Avec lui, on riait jusqu’à en avoir mal au ventre.
On parlait de tout,
et surtout de rien.
Très vite, il a été honnête avec moi.
Je lui plaisais.
Je crois que je l’avais compris avant même qu’il ne me le dise,
un jour, contre un mur à l’abris des regards.
Mais Gérald n’était jamais très loin.
Comment rivaliser avec un garçon pareil ?
Comment peut-on être aussi parfait ?
Alors Grégoire a fait quelque chose d’assez rare à 16 ans.
Il a accepté l’évidence.
Sans jalousie.
Sans reproche.
Sans drama.
Il est devenu mon ami.
Mon vrai ami.
Celui avec qui je pouvais tout raconter.
Celui qui connaissait mes doutes avant tout le monde.
Celui qui me faisait rire quand Gérald me faisait grandir.
Avec le temps, notre complicité est devenue tellement naturelle que j’en oubliais presque qu’il avait un jour espéré davantage.
Je l’aidais même à séduire ses prochaines copines.
Laure.
Puis Hélie.
Et finalement beaucoup d’autres.
Grégoire ne restait jamais célibataire très longtemps.
Il savait rebondir.
Il aimait les gens.
Les soirées,
le bruit,
la vie.
Et finalement, je crois que c’est lui qui a compris le premier que Gérald et moi étions faits l’un pour l’autre.
Je n’ai jamais eu besoin de lui dire que Gérald me plaisait.
Il m’a simplement poussée dans ses bras.
Comme un ami qui avait déjà compris ce que moi, je n’osais pas encore m’avouer.
Je suis tombée amoureuse d’une vie déjà écrite
Au début, j’adorais cette assurance.
Moi, je ne savais même pas ce que j’allais faire après le bac.
Lui savait déjà tout.
L’école qu’il intégrerait.
Le métier qu’il exercerait.
La région où il voulait vivre.
La maison qu’il construirait.
Il savait même à quoi ressemblerait sa famille.
À 16 ans, je trouvais ça incroyablement rassurant.
J’avais l’impression d’être avec un garçon qui avait déjà quelques années de plus que moi.
Comme si, pendant que je découvrais la vie, lui l’avait déjà comprise.
Comment peut-on être aussi parfait ?
Je me souviens d’un été.
Il était parti chez ses grands-parents, sur la Côte d’Azur.
Une autre preuve que la vie semblait lui sourire.
J’avais énormément de mal à vivre cette séparation.
Alors on s’appelait tous les soirs.
Un soir, il m’a dit quelque chose qui m’a marquée.
Il m’a expliqué qu’il pensait très souvent à nous.
Qu’il nous imaginait déjà après le lycée.
Installés sur la Côte d’Azur.
Dans une maison.
Avec un bébé.
Je me souviens surtout du silence qui a suivi.
Lui me parlait d’un enfant.
Moi, je rêvais de tout… sauf de devenir mère.
Lui voulait quitter notre région.
Moi, je ne pouvais pas imaginer vivre loin de mes amis.
À cet instant, je n’ai rien répondu.
Parce que je ne comprenais pas encore ce que je ressentais.
Je crois que c’est la première fois que je me suis dit, sans vraiment me l’avouer, que nous ne regardions peut-être pas dans la même direction.
Et pourtant…
Je continuais de l’aimer.
Comment peut-on être aussi parfait ?
Le jour où la perfection a commencé à m’étouffer
Je crois que la perfection est agréable…
Jusqu’au jour où elle devient une référence permanente.
Gérald était exigeant.
Avec lui-même d’abord.
Avec les autres ensuite.
Il détestait la médiocrité.
Il admirait les gens qui se dépassaient.
Au début, ça me tirait vers le haut.
Puis, doucement…
J’ai commencé à avoir l’impression de ne jamais être tout à fait à la hauteur.
Pas parce qu’il me rabaissait.
Quoi que j’aurais bien quelques anecdotes…
Mais parce qu’il avait cette façon de toujours vouloir améliorer les choses.
Toujours optimiser.
Toujours faire mieux.
Toujours aller plus loin.
Je me souviens encore de mon 17e anniversaire.
Il m’avait offert un bracelet.
Magnifique.
Nous avions passé la journée dans un parc avec des copains.
À un moment, je me suis rendu compte que je l’avais perdu dans l’herbe.
J’ai cherché quelques minutes.
Puis j’ai abandonné.
Après tout…
ce n’était qu’un bijou.
Quelques heures plus tard, Gérald est revenu.
Le bracelet dans la main.
Il avait fouillé le parc jusqu’à le retrouver.
Il me l’a remis au poignet sans presque rien dire.
Son regard suffisait.
Pour lui, on n’abandonnait pas.
Jamais.
Je l’avais embarrassé.
Mais je restais admirative.
Et pourtant…
Une petite voix commençait déjà à me souffler que nous ne vivions pas les choses de la même façon.
Moi, je savais lâcher prise.
Lui, jamais.
Comment peut-on être aussi parfait ?
À cette époque, je pensais encore que cette différence était une qualité.
Je ne savais pas encore qu’elle finirait par nous séparer.
Je changeais… et Gérald le voyait
Pourquoi j’avais besoin de changer de vie à 19 ans
Je crois que Gérald a compris avant moi que quelque chose était en train de changer.
Il était très intelligent,
très observateur.
Il remarquait tout.
Une phrase.
Un silence.
Une habitude qui disparaît.
Au début, ça ne se voyait presque pas.
Je sortais un peu plus souvent.
Je rentrais un peu plus tard.
Je passais davantage de temps avec Florentin.
Je découvrais aussi d’autres garçons de la classe.
Pas parce que je cherchais à séduire qui que ce soit.
Simplement parce que j’ouvrais enfin les yeux sur le monde qui m’entourait.
Lui n’aimait pas vraiment ça.
Je crois qu’il avait peur.
Peur que je change.
Peur que je lui échappe.
Alors, plutôt que de me demander ce qui m’arrivait…
Il préférait parfois dire non avant même que je n’aie terminé ma phrase.
Je lui proposais une soirée.
Il trouvait une raison de ne pas y aller.
Je lui parlais d’une sortie.
Il voyait déjà tous les problèmes que ça pouvait provoquer.
Aujourd’hui, je ne lui en veux pas.
Avec le recul, je crois qu’il essayait simplement de retenir la fille dont il était tombé amoureux.
Mais cette bataille-là était perdue d’avance.
Car ç 19 ans…
Personne ne peut empêcher quelqu’un de vouloir faire ses propres expériences.
Quand notre quotidien de couple est devenu une routine
Notre premier appartement était mignon.
Petit.
Simple.
J’en garde de très bons souvenirs.
Pourtant, quand j’y repense aujourd’hui, il y a une image qui revient toujours.
Son bureau.
Immense.
Posé juste devant la fenêtre.
Il cachait presque toute la lumière.
À l’époque, je ne me suis jamais demandé pourquoi il l’avait installé là.
C’était pratique pour lui.
Point.
Aujourd’hui, cette image me fait sourire.
Parce qu’elle ressemble beaucoup à notre couple.
On vivait ensemble.
Mais c’est lui qui décidait.
Et sans nous en rendre compte, quelque chose empêchait doucement la lumière d’entrer.
Nos soirées se ressemblaient toutes.
On mangeait.
Il lançait un jeu vidéo.
Moi, un film.
On parlait un peu.
Puis chacun regardait son écran.
Au début, j’adorais ça.
Je voyais ça comme une vie de couple ordinaire.
Précoce, mais ordinaire…
Puis un soir…
je me suis surprise à regarder l’heure.
Puis la fenêtre.
Puis la porte.
J’avais envie d’être ailleurs.
Pas parce que je ne l’aimais plus.
Parce que j’avais envie de vivre autre chose.
Lui était parfaitement heureux.
Moi, je commençais à rêver de terrasses bondées.
De soirées improvisées,
de musique un peu trop forte,
de discussions jusqu’à 2 heures du matin.
Du vrai monde.
Et je crois que c’est là que nos chemins ont commencé à se séparer.
Pas à cause d’une dispute de plus.
À cause d’une envie de vivre autre chose.
Lui rêvait de construire sa vie.
Moi, je rêvais encore de la découvrir.
Comment peut-on être aussi parfait ?
Je me rends compte aujourd’hui que ce n’était pas la bonne question.
La vraie était sans doute :
Comment deux personnes qui s’aiment peuvent-elles avoir envie de deux vies si différentes ?
La dernière route avant de lui dire adieu
Puis un jour…
je me suis rendu compte d’une chose étrange.
Cela faisait plusieurs jours que nous ne nous étions pas parlé.
À l’époque, ça ne nous ressemblait pas.
Nos appels faisaient partie de notre quotidien.
Et pourtant…
Je n’avais pas ressenti le besoin de décrocher mon téléphone.
Je ne l’avais même pas remarqué tout de suite.
Ce silence s’était installé presque naturellement.
Comme si notre histoire avait commencé à s’éteindre avant même que nous ayons trouvé le courage de la terminer.
C’est là que j’ai compris qu’il fallait aller le voir.
Pas pour essayer de sauver quelque chose.
Pour lui dire au revoir.
J’étais presque plus triste de quitter notre histoire que de quitter Gérald.
Je connaissais cette route par cœur.
Je l’avais empruntée des centaines de fois.
Pendant 3 ans, elle avait toujours provoqué la même sensation.
Ces fameux papillons dans le ventre.
L’excitation de retrouver celui qu’on aime.
Ce soir-là…
Il n’y en avait plus.
À quelques kilomètres de chez ses parents, il y avait un grand virage qui longeait un bois, je me suis arrêtée sur le bas-côté.
Il y avait un petit renfoncement.
Chaque virage me rapprochait de lui.
J’ai coupé le moteur.
Je suis restée là.
Longtemps.
Puis quelque chose d’étrange s’est produit.
Je me suis imaginée en train de passer devant moi.
Je me repassait le film en boucle.
Mais comme si une autre Mila conduisait cette voiture.
La Mila de 16 ans.
Le sourire jusqu’aux oreilles.
Le cœur qui battait trop vite.
Pressée de retrouver Gérald.
Je l’ai regardée passer.
Et je lui ai souri.
En même temps que les larmes coulaient.
Parce que je savais qu’elle ne reprendrait plus jamais cette route.
Ce n’était pas Gérald que je regardais partir.
C’était cette jeune fille.
Celle qui croyait que le premier amour durerait toujours.
Celle qui pensait que les adultes savaient exactement où ils allaient.
Celle qui croyait qu’aimer suffisait parfois.
Ce soir-là, je n’étais pas seulement en train de quitter un homme.
Je quittais la première version de moi-même.
Quand je repasse aujourd’hui par ce grand virage — toujours par hasard, comme si les routes avaient de la mémoire — je revois cette voiture arrêtée sur le côté.
Je me revois.
Immobile.
À regarder ma propre vie continuer sans moi.
Je croyais que cette image représentait un échec.
Aujourd’hui, je crois exactement l’inverse.
C’était le premier acte de liberté de toute ma vie.
Et si je devais répondre aujourd’hui à la question qui traverse tout cet article…
Comment peut-on être aussi parfait ?
Je dirais ceci.
Gérald était presque parfait.
Mais moi, je ne cherchais pas une vie parfaite.
Je cherchais une vie qui me ressemble.
Alors oui…
j’ai quitté l’homme idéal à 19 ans.
Pas parce qu’il lui manquait quelque chose.
Parce que c’était moi qui n’étais pas encore devenue la femme que je voulais être.