Ma deuxième année de lycée : une année presque parfaite avec ma famille de cœur

ideko

Et si l’année que tu pensais avoir parfaitement écrite décidait soudain de changer de scénario ?

À 17 ans, je pensais avoir tout compris

La rentrée où je pensais avoir enfin trouvé mon équilibre

La fin de l’été avait toujours eu un effet étrange sur moi…

Un peu de nostalgique des vacances, bien sûr. Mais surtout cette excitation très particulière de la rentrée. Les cahiers encore entiers, les nouvelles fringues soigneusement choisies, les retrouvailles devant le lycée et cette impression qu’en septembre, tout peut recommencer.

Sauf que cette année-là, je ne voulais justement pas recommencer.
Je voulais continuer.
Car ma seconde avait été une réussite presque insolente.

En une année, j’avais découvert un nouveau lycée, rencontré de nouveaux amis et surtout construit mon petit équilibre autour de deux garçons qui n’avaient absolument rien à voir.

Il y avait Gérald, mon amoureux.
Et Grégoire, mon best.

Mon homme du jour et mon homme de la nuit.

L’un me rassurait, me cadrait, me poussait toujours un peu plus haut.
L’autre me faisait rire, sortir, rencontrer des gens et découvrir un monde que je n’aurais probablement jamais osé explorer seule.

J’avais besoin des deux.

Et à 16 ans, j’étais assez fière de ma petite organisation.
Alors pourquoi changer quelque chose qui fonctionnait ?

D’autant qu’une promesse nous attendait au bout de cette nouvelle année : l’Italie.

Quelques années plus tôt, nous avions tous choisi italien en langue étrangère pour des raisons évidemment hautement académiques.

La beauté de la langue.
La richesse de la culture.
L’ouverture sur l’Europe.
Non.

Il y avait un voyage en Italie prévu pour les élèves qui choisissaient cette option.
On avait signé.
Sans discussion.

Grégoire faisait italien.
Gérald aussi.
Moi aussi.

Et nous devions enfin partir ensemble à la fin de cette année.
Autant te dire que ma première s’annonçait plutôt bien.

Il y avait simplement un petit changement au programme.

Gérald ne serait plus dans ma classe.
Évidemment.

Il avait rejoint une section plus scientifique. La classe un peu élitiste du lycée, celle où semblaient se retrouver les élèves dont l’avenir était déjà soigneusement rangé dans un dossier alors que nous cherchions encore vaguement ce que nous allions faire après le bac.
Ça lui ressemblait tellement.

Nous, avec Grégoire, étions restés parmi les gens normaux,
Dans notre petite classe normale,
avec ,os résultats plus ou moins normaux.

Nos ambitions encore suffisamment floues pour pouvoir changer 3 fois avant Noël.

Et franchement ?
Ça nous allait très bien.

Puis j’ai regardé la liste.
Il y avait un prénom que je ne connaissais pas.

Delphine.

Je ne savais pas encore qu’elle ne resterait pas Delphine très longtemps.

Delphine est devenue Duphy presque immédiatement

Il y a des amitiés qui demandent du temps.

On se parle un peu.
On déjeune ensemble.
On se raconte progressivement quelques trucs.
On teste.
On observe.
On vérifie qu’on peut faire confiance.

Avec Duphy, nous avons visiblement décidé de sauter toutes ces étapes.
Je serais bien incapable de raconter précisément le moment où nous sommes devenues amies.

Elle est arrivée.
Et quelques jours plus tard, elle faisait déjà partie de ma vie.
C’était aussi simple que ça.

Delphine est rapidement devenue Duphy.
Et Duphy, ma nouvelle évidence.

Physiquement, tu aurais trouvé qu’elle avait tout de la fille plutôt discrète.
Celle qu’on ne remarque pas.

Châtain, de très longs cheveux qui lui descendaient presque jusqu’aux fesses et le look parfaitement réglementaire de notre lycée au début des années 2000 : Tshirt Petit Bateau en haut, jean large en bas.

Et surtout, les chaussures.

Parce qu’à cette époque, tes chaussures définissaient presque ton identité.

Laure avait des Adidas blanches.
Hélie avait des Stan Smith vertes foncées 
Grégoire avait de vieillies Vans marrons bien épaisses.
Gérald avait des Jordan blanche impeccables.
Moi je ne quittais jamais mes kickers tricolores.

Duphy avait alors choisi les Vans version neuves.

Nous portions toutes des trucs censés raconter une personnalité que nous étions encore en train de chercher.

Duphy était une bonne élève.
Gymnaste,
sérieuse,
discrète.

Enfin…
elle était gymnaste, sérieuse et discrète avant de nous rencontrer.
Parce que très rapidement, quelque chose s’est débloqué en elle.

Nous avons commencé à rire de tout. À passer nos journées ensemble au lycée pour continuer nos discussions le soir et à dormir l’une chez l’autre.

Et surtout, nous avons développé notre propre façon de parler.

Des expressions,
des mots transformés,
des références incompréhensibles.

À force, il suffisait parfois d’un mot pour déclencher un fou rire dont personne autour de nous ne comprenait l’origine.

Un dialecte parfaitement inutile que nous maîtrisions à la perfection.

Grégoire a fini par le comprendre lui aussi.
Il n’avait pas vraiment eu le choix.

Parce que Duphy s’était installée entre nous avec un naturel assez déconcertant.

Grégoire aimait nos moments à deux. Moi aussi.
Mais désormais, j’arrivais régulièrement avec Duphy.
Et très vite, il a compris une règle simple.

Quand on invitait Mila, il y avait de fortes probabilités pour que Duphy soit dans la partie.

Ça aurait pu perturber notre relation.
Ça ne l’a pas fait.

Grégoire avait cette capacité assez rare à faire de la place aux gens.
Alors il lui en a fait une.

Et moi qui pensais avoir trouvé mon équilibre l’année précédente, j’ai commencé à me demander si Duphy n’était finalement pas la pièce manquante dont j’ignorais l’existence.

Grégoire avait quelque chose du grand frère que j’aurais aimé avoir.
Duphy devenait la petite sœur.
Et Gérald restait Gérald.
Mon amoureux.

Il ne manquait plus qu’à les présenter.

Quand Duphy est entrée dans mon équilibre parfait

Je lui avais évidemment parlé de lui.
Beaucoup.
Probablement beaucoup trop.

À 17 ans, quand tu es folle amoureuse, ton petit ami devient facilement un sujet de conversation parfaitement acceptable pendant 45 minutes.
Puis Duphy l’a rencontré.

Et j’ai immédiatement reconnu cette petite réaction que Gérald provoquait souvent chez les gens.

Elle était intimidée.
Il faut dire qu’il avait une présence assez particulière.

Toujours droit.
Toujours sûr de lui.
Toujours impeccable.

Il parlait avec cette assurance qui pouvait donner l’impression qu’il avait déjà réfléchi à la conversation avant toi.

Duphy, qui n’était pourtant pas la dernière pour plaisanter, essayait de détendre l’atmosphère.

Une blague,
une remarque,
une petite provocation.

Gérald souriait parfois.
Mais il restait Gérald.

Il lui a fallu du temps avant de véritablement s’ouvrir à elle.

Et moi ?
Je dois reconnaître quelque chose de légèrement ridicule.
J’adorais qu’elle soit impressionnée.

Parce que Gérald était mon amoureux.
Ce garçon que les autres trouvaient beau, intelligent, sportif, brillant et parfois même un peu inaccessible…

Et il était avec moi.
À 17 ans, ça vous donne quelques centimètres supplémentaires.

Duphy a fini par énormément l’apprécier.

Elle le respectait.
Elle admirait sa façon d’être.

Et je crois qu’elle aimait aussi beaucoup notre couple.
Elle construira d’ailleurs cette année-là sa propre histoire avec un garçon, avec parfois des ressemblances assez amusantes avec la nôtre.

À cette époque, ça me faisait sourire.
Duphy et Gérald, en revanche ?

Je n’aurais même pas pensé à mettre leurs 2 prénoms dans la même phrase.
Ceux qui connaissent déjà certaines de mes histoires comprendront probablement pourquoi cette phrase a aujourd’hui une saveur assez particulière pour moi.

Mais à ce moment-là, je ne savais rien de tout ça.

Je voyais simplement ma vie s’agrandir.
J’avais Gérald.
J’avais Grégoire.
Et maintenant, j’avais Duphy.

L’automne pouvait commencer.
Je pensais avoir trouvé l’équilibre parfait.

Je ne savais pas encore qu’avant la fin de l’hiver, une simple photographie allait venir le faire légèrement trembler.

À 17 ans, j’avais trouvé ma famille de cœur.

L’automne où tout semblait enfin à sa place

L’automne s’est installé sans faire de bruit.
Et avec lui, notre petite routine de lycéens.

Les cours, les pauses beaucoup trop courtes, les discussions qui commençaient dans un couloir et se terminaient plusieurs heures plus tard au téléphone.

Duphy était entrée dans ma vie si naturellement que j’avais déjà presque oublié qu’elle n’était pas là l’année précédente.

Elle dormait chez moi.
Je dormais chez elle.

On se racontait absolument tout — ou en tout cas tout ce qu’on considérait comme essentiel à 17 ans, ce qui représentait déjà un volume d’informations assez conséquent.

Grégoire était toujours là lui aussi.
Avec ses cheveux en bataille, ses histoires improbables et surtout son incroyable capacité à transformer un samedi soir qui s’annonçait désespérément vide en soirée incontournable.

Grégoire connaissait toujours quelqu’un.
Quelqu’un qui organisait quelque chose.
Quelqu’un qui connaissait quelqu’un qui avait une voiture.
Quelqu’un dont les parents avaient eu l’excellente idée de partir pour le week-end.

Avec lui, il y avait toujours un plan.
Et s’il n’y en avait pas, il en fabriquait un.

Gérald, évidemment, était beaucoup moins enthousiaste.
Les soirées improvisées, les gens qu’il connaissait à peine, les appartements remplis d’adolescents qui parlaient trop fort…
Ce n’était vraiment pas son monde.

Il rechignait.
Je négociais.
Parfois il venait.
Souvent non.

Et presque une fois sur deux, j’avais le droit d’y aller.

Cette expression me fait un peu sourire aujourd’hui.
À l’époque, beaucoup moins.

C’était simplement notre fonctionnement.

Gérald ne m’empêchait pas de vivre. Il avait surtout besoin de savoir où j’allais, avec qui, pourquoi, comment et probablement comment la Terre continuerait de tourner pendant mon absence.

Gérald aimait les assurances.
Grégoire aimait l’imprévu.

Et moi au milieu des deux ?
J’avais trouvé une solution absolument formidable : Je gardais les deux.

Avec Gérald, je retrouvais notre bulle.
Nos discussions complices, les films, la musique. Nos habitudes. Cette intimité construite depuis plus d’un an et cette sensation rassurante de connaître quelqu’un vraiment bien.

Avec Grégoire, je découvrais.
Des gens, des endroits, des soirées, des histoires…

Et maintenant, Duphy naviguait elle aussi entre ces deux univers.
Elle aimait sortir avec nous, rire, participer à nos délires.

Finalement, personne ne ressemblait vraiment à personne.
Et c’était précisément ce qui fonctionnait.

Grégoire me faisait respirer, Duphy me rendait plus légère et Gérald me rassurait.

Je n’attendais plus d’une seule personne qu’elle remplisse toutes les cases.
Je ne le formulais évidemment pas comme ça à 17 ans.
J’étais simplement heureuse.

Et c’est justement pour ça que j’aimais cette période.
Tu connais ces moments de ta vie auxquels tu n’accordes aucune importance lorsqu’ils arrivent ?

Un déjeuner pris toujours au même endroit sous l’arrêt de bus.
De longue minutes à attendre que l’autre sorte de cours.
Un mercredi après-midi sans programme devant un film.
Une soirée passée à rire pour quelque chose dont tu serais aujourd’hui incapable d’expliquer l’intérêt.

Sur le moment, c’e n’est rien’est limite futile.
20 ans plus tard, c’est exactement ce dont tu te souviens.
Et notre vie était faite de ça.

Grégoire et moi pouvions passer une heure à discuter de rien.
Avec Duphy, un simple regard suffisait désormais pour comprendre qu’on allait rire.
Et quand je retrouvais Gérald, j’avais toujours cette petite fierté idiote de me dire :
C’est lui, mon homme.

Ren qui ressemblait à une fin.
Rien qui m’inquiétait réellement.

Nous avions même commencé à mieux mélanger nos mondes.
Gérald venait parfois aux soirées.
Mais il était là.
Et pour moi, c’était déjà beaucoup.

Je pouvais avoir mon amoureux et mes amis.
Plus besoin de choisir.
Mon équilibre tenait.

Très bien même.
Jusqu’à une soirée dont je ne me souviens presque plus.

Ce qui est assez embarrassant quand une photographie, elle, a décidé de s’en souvenir à ma place…

La photo de trop : quand une soirée de lycée devient une affaire d’État

Je serais incapable de te raconter précisément cette soirée.
Je sais que j’y étais.
Je sais que j’avais bu.
Je sais également que Gérald était là.

Et, évidemment, Gérald conduisait.
Qui d’autre ?

Même entouré d’adolescents surexcités, il restait celui qui savait à quelle heure nous étions arrivés, à quelle heure nous repartirions et probablement où étaient rangées les clés.

Moi, visiblement, j’avais un peu moins de contrôle sur la soirée.

Mais rien de dramatique.
Pas de scandale.
Pas de souvenir honteux.
Pas de révélation fracassante.
Juste une soirée de trop.

Puis le lundi matin est arrivé.

Et avec lui, les photos.
Oui, les photos.

Les vraies.
Celles qu’on pouvait tenir entre ses doigts.

Au début des années 2000, une photo compromettante ne disparaissait pas au bout de 24 heures dans une story.

Elle passait de main en main.
Beaucoup plus artisanal.
Tout aussi efficace.

Et parmi les photos de cette soirée, l’une d’elles semblait susciter un intérêt particulier.

J’étais dessus.
Avec Benjamin.

Benjamin, c’était un autre joli spécimen du lycée.
Si Gérald était Le basketteur, Benjamin était Le skateur.

Grand brun, yeux verts, beaucoup plus bohème.
Une autre version du garçon qu’on remarque dans un couloir.

Et sur cette fameuse photo…
Nous nous tenions la main de façon… très rapprochée.

Pourquoi ?
Aucune idée.
Vraiment.

Je ne me souvenais même pas de ce moment.
Mais la photographie, elle, était parfaitement nette.
Et elle circulait.

Évidemment, elle a fini par arriver entre les mains de Gérald.

Je ne vais pas prétendre qu’il a trouvé ça amusant.
Il était furieux.

Mais avec le recul, ce qui me frappe le plus n’est même pas sa jalousie.
C’était la photo.

Le fait qu’elle existe.
Le fait qu’elle circule.
Le fait que les autres puissent la voir et commencer à raconter quelque chose à partir d’elle.

Parce que Gérald n’était pas seulement mon amoureux.
Il gérait ma vie.

Gérald était également mon agent. Il gérait mon image, et cette photo faisait tache.

Cette photo ne collait pas au couple qu’il avait créé.

Lui était toujours impeccable sur les photos.
Moi, visiblement, j’avais décidé d’apporter un peu de spontanéité au dossier de presse.

Et comme si un problème ne suffisait jamais au lycée, il y avait Laure.
Laure avait complètement craqué pour Benjamin.

Donc cette photo avait réussi l’exploit de contrarier plusieurs personnes en même temps alors que je ne savais même pas pourquoi elle avait été prise.

Une performance.

J’ai expliqué.

J’ai probablement répété 20 fois que je ne me souvenais pas lui avoir tenu la main.
Gérald a râlé.
Nous nous sommes disputés.

Puis la photo a disparue
Puis plus rien.
Vraiment.

Rien.
La routine du Lycée a repris…

Je n’ai pas senti Gérald s’éloigner.
Et l’hiver a continué.

Cet hiver-là, rien ne laissait présager la suite

C’est important pour moi de le dire.
Parce qu’avec le recul, on adore chercher des signes.

Tu connais ça ?

Quand une histoire se termine, on rembobine.
On reprend les conversations.
Les disputes.
Les silences.

On cherche le moment où tout aurait commencé à basculer.
Cette photo aurait pu être parfaite pour ça mais le temps avait passé.

Moi, j’étais toujours amoureuse de Gérald.
Duphy était désormais complètement intégrée à ma vie.
Grégoire continuait à apparaître avec une nouvelle idée dès que le quotidien menaçait de devenir ennuyeux.

Nous allions en cours en sortant d’une nuit blanche.
Nous sortions de plus en plus tous les 4.

Je pensais à l’Italie.
Je pensais à l’été.
Je pensais à tout ce que nous allions encore vivre ensemble.

Mais certainement pas à une rupture.
Et peut-être que Gérald, lui, pensait déjà autrement.

Je n’en sais rien.
Je ne l’ai jamais vraiment su.

L’hiver s’est terminé comme il avait commencé, avec l’Italie qui se rapprochait.

Et moi, j’étais heureuse.
Vraiment.

Puis un matin de printemps, Gérald m’attendait devant le lycée.

Le dos droit.
La tête haute.
Le regard fixe.

Cette assurance que je lui connaissais si bien.

Sauf que cette fois…
il ne souriait pas.

Il m’a regardée.
Et il a prononcé 5 mots.
« Il faut qu’on discute. »

Le jour où Gérald m’a quittée sans que je l’aie vu venir

Il y a des phrases dont tu connais la fin avant même qu’elles soient terminées.
« Il faut qu’on discute. »

Je n’avais pas besoin d’en entendre davantage.
Le sol avait déjà bougé sous mes pieds.

Pas métaphoriquement.
J’ai vraiment eu cette sensation étrange que quelque chose venait de se dérober sous moi.

Gérald était devant moi.

Toujours aussi droit.
Toujours aussi beau.
Toujours aussi Gérald.

Et moi, je n’ai même pas eu le courage de rester suffisamment longtemps pour l’écouter.

Je suis partie.
Rapidement.

Comme si mettre quelques mètres entre lui et moi pouvait empêcher ce qu’il venait me dire d’exister.

Je me suis réfugiée dans les toilettes du lycée.
Une réaction particulièrement digne.

Mais à 17 ans, quand le garçon dont tu es folle amoureuse vient de t’annoncer qu’il ne veut plus être avec toi, la dignité descend assez rapidement dans la liste des priorités.

J’ai appelé ma mère.
Je ne sais même plus ce que j’ai réussi à lui dire.
Pas grand-chose probablement.
Elle a compris direct.
Elle est venue me chercher.

Et Gérald m’a accompagnée jusqu’à la voiture.
Évidemment.

Même pour me briser le cœur, il restait parfaitement Gérald.

Il marchait à côté de moi en répétant qu’il était désolé.
Qu’il ne voulait pas me faire de mal.
Qu’il serait toujours là.
Toujours.

À 17 ans, ce mot veut encore dire quelque chose.

Moi, je pleurais.
Je ne comprenais pas ce qui m’arrivait.

Et le plus étrange, c’est que plus de 20 ans après, je ne suis toujours pas certaine de comprendre.

Pourquoi ce jour-là ?
Pourquoi à ce moment précis ?
Une lassitude ?
Une autre fille ?

Je pourrais aujourd’hui reconstruire une explication parfaitement cohérente avec les morceaux dont je dispose.

Mais ce serait tricher avec mon propre souvenir.
Je ne sais pas pourquoi Gérald m’a quittée ce jour-là.

Je sais simplement qu’un matin, j’étais sa petite amie.
Et que quelques minutes plus tard, je ne l’étais plus.

Il n’y avait pas eu de lente dégradation.
Pas de semaines passées à sentir notre couple mourir.
Pas de grande crise annonciatrice.

La veille encore, ma vie ressemblait à celle que j’avais construite.
Puis Gérald avait décidé de sortir de l’équation.

Et tout mon équilibre s’était effondré avec lui.

Après mon premier chagrin d’amour, Grégoire est resté

Je ne vais pas enjoliver la suite.
J’ai été lamentable.
J’ai pleuré.

Beaucoup.
Longtemps.

Partout.

Chez moi.
Au lycée.

Probablement dans des endroits où personne n’a envie de voir une adolescente sangloter sur son premier amour.

Je pouvais être assise en cours, écouter vaguement le professeur et sentir les larmes arriver sans prévenir.

Et dans ces moments-là, Grégoire me prenait la main.
C’est tout.

Il ne me disait pas que Gérald était un con.
Il ne profitait pas de la situation pour tenter sa chance.
Il ne me faisait pas le grand discours du meilleur ami qui sait mieux que toi ce dont tu as besoin.

Il me tenait la main.
Et il restait là.

C’était très Grégoire.

Il avait pourtant eu des sentiments pour moi.
Je le savais.
Il le savait.

Nous n’avions jamais vraiment eu besoin de faire semblant.
Mais il avait compris depuis longtemps qu’il n’y aurait rien à gagner à attendre que Gérald disparaisse.

Et lorsque Gérald a effectivement disparu…
Grégoire n’a rien demandé.

Il est simplement redevenu ce qu’il avait toujours été.
Ma soupape.

Celui qui arrivait avec la bonne blague au moment où j’avais décidé que ma vie était définitivement terminée.
Celui qui connaissait une soirée lorsque mon samedi s’annonçait gris.
Celui qui pouvait me dire :
— Viens.

Et avec Grégoire, « viens » suffisait souvent.
Je venais.

Au début, probablement sans grande conviction.
Puis un peu plus volontiers.

Parce qu’il fallait bien faire quelque chose de mes journées maintenant que je n’avais plus Gérald pour les remplir.

Duphy était là elle aussi.
Elle avait connu notre couple.
Elle avait vu à quel point j’étais amoureuse de lui.

Alors elle a vu l’après.
Elle écoutait.
Elle consolait.
Elle dormait toujours chez moi.
Je dormais toujours chez elle.

Notre dialecte privé continuait à rendre nos conversations parfaitement incompréhensibles pour une partie de l’humanité.

Mais Grégoire avait une autre méthode.
Il ne voulait pas seulement que j’aille mieux. Il voulait que je sorte de chez moi.

Et il disposait pour ça d’un argument assez efficace :
son carnet d’adresses.

Avec Grégoire, j’ai découvert l’autre visage du lycée

Je croyais connaître mon lycée.
En réalité, je connaissais surtout mon lycée.

Ma classe,
mes amis.
Gérald.

La boulangerie,
nos habitudes.

Grégoire, lui, connaissait le lycée.
Tout le lycée.

Les terminales.
Les premières.

Les gens dont on ne savait même pas très bien dans quelle classe ils étaient mais que tout le monde connaissait quand même.

Il pouvait traverser un couloir en disant bonjour 40 fois.
Et surtout, il connaissait les bonnes soirées.
Le gratin mondain du lycée.

Oui, nous avions un gratin.
Chaque lycée en possède un.

Cette petite société parallèle dont les membres semblent toujours savoir avant les autres où aura lieu la prochaine fête, qui sort avec qui et chez quels parents miraculeusement absents tout le monde se retrouvera samedi.

Gérald détestait ce monde.
Il trouvait beaucoup de ces gens superficiels.
Faux.
Pas très intéressants.

Moi ?
J’étais curieuse.
Je le regardais avec des yeux d’enfant.

Et maintenant que Gérald n’était plus là pour rechigner devant chacune de mes envies de sortie, Grégoire avait le champ libre.

Il m’a présentée.
Embarquée.
Intégrée.

Et j’ai commencé à rencontrer des personnages.

Il y avait notamment Amélie.
La reine du bal.
Je t’ai déjà parlé d’elle ailleurs.

Pas si jolie mais très populaire, et surtout parfaitement consciente de l’être.
Suffisamment charismatique pour qu’une pièce change légèrement d’ambiance lorsqu’elle y entrait. Elle pouvait changer 10 fois de tenue en une soirée.

Et puis il y avait un garçon qui gravitait dans ce même petit monde.
Tim.

Je le connaissais de vue.
Difficile de ne pas le connaître de vue.

Mais à ce moment précis de mon histoire, Tim n’était pas important.
Il était simplement un garçon un peu plus âgé, en Terminal.
Le garçon avec qui personne ne voulait avoir de problème.

C’était pourtant un très bon ami de Grégoire.
Pour moi, un visage parmi d’autres.

Enfin…
C’est comme ça que je le voyais.
À l’époque.

Tim et Amélie entretenaient une relation que je trouvais assez fascinante.
Ils couchaient ensemble.
Parfois.

Ils s’appréciaient.
Beaucoup.

Ils n’étaient pas amoureux.
Enfin, pas officiellement.

Et surtout, ils n’étaient pas en couple.

Aujourd’hui, personne ne lèverait probablement un sourcil.
Moi, je découvrais presque le concept.
Sexfriends.

Pas de projet.
Pas de grande promesse.
Pas de « pour toujours ».
Pas de scénario déjà écrit.

Juste deux personnes qui avaient envie d’être ensemble lorsqu’elles en avaient envie.
Ça me semblait à la fois très adulte, très libre et légèrement incompréhensible.

Je venais de passer plus d’un an avec un garçon qui savait déjà où il voulait vivre, ce qu’il voulait faire et probablement à quel endroit il installerait le canapé de notre hypothétique futur salon.

Forcément, le contraste était déstabilisant.

Grégoire, lui, aurait probablement bien aimé que nous expérimentions une version personnelle de cette liberté.

Il n’en faisait pas vraiment mystère.
Mais il y avait un problème assez considérable.

Gérald avait quitté ma vie. Pas ma tête.

Je pouvais sortir.
Rire.
Rencontrer de nouveaux garçons.
Découvrir ce fameux gratin que Gérald détestait.

Je pouvais même trouver certains d’entre eux très beaux.

Mais je ne voulais personne.
Je voulais Gérald.

Et plus les semaines passaient, plus une idée particulièrement mauvaise commençait à me sembler excellente.

Puisqu’il m’avait promis qu’il serait toujours là, pourquoi ne pas commencer par devenir son amie ?

« On reste amis ? » : le mensonge que je me racontais à moi-même

Être amie avec Gérald.
Excellente idée.
Vraiment.

Très mature.
Très raisonnable.

Et absolument pas intéressée.

Enfin…
C’est ce que j’aurais aimé croire.

Nous avons recommencé à parler.
Doucement.
Sans grandes déclarations.
Sans revenir immédiatement sur notre histoire.

Je connaissais parfaitement le chemin pour retrouver Gérald.
Les jeux vidéo, la musique, l’après lycée…

Mon petit esprit de geekette, qui avait largement participé à nous rapprocher au début de notre histoire, reprenait du service.

Puis il y a eu la boulangerie.
Nos petites habitudes à la pause.
Des balades sans destination après les cours.
Des conversations qui duraient un peu plus longtemps que nécessaire.

Et chaque fois que quelque chose ressemblait vaguement à avant, mon cerveau de lycéenne amoureuse récupérait immédiatement l’information :

Il y a encore une chance.
Je ne voulais pas être son amie.

Je voulais simplement rester suffisamment près pour qu’il se rappelle pourquoi il était tombé amoureux de moi.

Nuance.
Duphy savait évidemment tout.
Grégoire aussi.

Je pense qu’ils avaient parfaitement compris mon petit plan avant même que je sois capable de me l’avouer.

Mais personne ne m’en empêchait.
La vie reprenait.

Je recommençais à rire.
Je sortais.

Je découvrais de nouvelles personnes.
Et parallèlement, Gérald revenait doucement dans mon quotidien.

L’année touchait à sa fin.
Et avec elle se rapprochait cette promesse qui avait accompagné toute ma première :
L’Italie.

Pour la première fois depuis notre rupture, je recommençais vraiment à y croire.

Jusqu’au matin de la remise des manuels scolaires.
Grégoire est arrivé vers moi.

Il avait cette expression particulière des gens qui possèdent une information qu’ils préféreraient ne pas avoir à transmettre.

Il s’est approché.
Puis il m’a dit :
« Mauvaise nouvelle, ma belle. Gérald se rapproche de la seule fille du lycée qui peut rivaliser avec toi. »

Et pour la deuxième fois cette année-là, j’ai senti le sol se dérober sous mes pieds.

La seule fille du lycée qui pouvait rivaliser avec moi

Avec le recul, la phrase de Grégoire était généreuse.
Très généreuse.
Trop généreuse…

À 17 ans, je ne me suis évidemment pas arrêtée sur le compliment.
J’ai retenu : Gérald se rapproche d’une autre fille.

Et pas n’importe laquelle.
Elle était en terminale.
Blonde.
Magnifique.

Le genre de fille discrète mais pourtant qu’on remarque immédiatement dans un lycée et dont on connaît le prénom sans nécessairement lui avoir déjà parlé.

Moi qui venais tout juste de réussir à recoller quelques morceaux de mon ego, je me suis immédiatement demandé comment j’étais censée lutter contre ça.

La réponse était simple.
Je ne pouvais pas.

Je pouvais accepter que Gérald m’ait quittée.
Enfin… « accepter » est un bien grand mot.

Disons que j’avais commencé à apprendre à vivre avec.
Mais l’imaginer avec une autre fille ?
Ça, c’était nouveau.
Et beaucoup trop concret.

Une rupture laisse toujours une petite place confortable au déni.

Tant que personne ne remplace personne, on peut encore se raconter des histoires.
Il a besoin de temps.
Il doute.

On se reparle.
On rigole à nouveau.
On mange ensemble à la boulangerie.

Il se souvient forcément de nous.

Peut-être qu’il regrette.
Peut-être que l’Italie…
Peut-être.

Cette fille venait brutalement mettre un visage sur la fin de mes peut-être.
Et elle avait un très joli visage.

J’ai recommencé à observer Gérald.
À chercher des signes.
À poser des questions à Grégoire.
Probablement beaucoup trop.

Lui était devenu mon agence de renseignements officielle.

Il connaissait les gens.
Il entendait les histoires.
Il savait qui parlait à qui.

Et surtout, il savait parfaitement ce que cette nouvelle pouvait provoquer chez moi.

Alors il était encore là.
Comme toujours.

Mais cette fois, même Grégoire ne pouvait pas faire grand-chose.

Parce que pour la première fois depuis notre rupture, je commençais à envisager quelque chose que j’avais jusque-là soigneusement refusé :

Gérald pouvait réellement continuer sa vie sans moi.
Et peut-être que je devais faire pareil ?

J’avais pourtant essayé.
J’étais sortie.

J’avais rencontré Tim, Amélie et tous ces nouveaux visages.
J’avais ri.

J’avais découvert une autre façon de vivre le lycée.
J’avais même commencé à apprécier cette nouvelle liberté.

Mais ce n’était pas parce que je savais vivre sans Gérald que j’étais prête à le voir vivre sans moi.
Nuance.

Pendant quelques jours, j’ai donc souffert avec toute la mesure dont est capable une ado de 17 ans.

C’est-à-dire aucune.

Puis j’ai appris quelque chose.
Un détail.

Un minuscule détail qui, objectivement, ne changeait absolument rien au fait que Gérald et moi étions séparés.

Mais je n’étais pas objective.
Je cherchais de l’espoir.

Et à 17 ans, quand on cherche suffisamment fort, on finit toujours par en trouver quelque part.

« C’est la petite amie de mon meilleur ami »

La nouvelle est arrivée presque comme la précédente.
Par une conversation complétement aléatoire.
Une information récupérée au détour d’une phrase.

Cette fameuse fille n’était pas libre.
Elle était en couple.
Et pas avec n’importe qui.

Avec le meilleur ami basketteur de Gérald.

Je connaissais évidemment le garçon.
Alors dans ma tête, l’équation s’est résolue immédiatement.

C’est la petite amie de mon meilleur ami.

J’ai respiré.
Vraiment.

Comme si quelqu’un venait de desserrer quelque chose autour de ma poitrine.

Elle pouvait être blonde.
Magnifique.
En terminale.

Elle pouvait être la seule fille du lycée capable de « rivaliser avec moi », selon l’analyse parfaitement scientifique de Grégoire.

Elle était en couple avec son meilleur ami.
Donc impossible.
Fin du problème.

Oui.
Je sais.

J’avais une vision assez optimiste de l’être humain.
Mais surtout, je connaissais Gérald.

La loyauté comptait énormément pour lui.
Les règles aussi.

Il ne ferait pas ça à son meilleur ami.

Ça ne collait pas au personnage.
Ça ne collait pas à l’homme parfait.

Alors mon cerveau s’est empressé de reconstruire tout ce qu’il venait de détruire.
Gérald et moi nous reparlions.

Nous retrouvions notre complicité.
Aucune autre fille ne semblait finalement pouvoir prendre ma place.

Et dans quelques semaines… nous partirions ensemble en Italie.

Tout à coup, ce voyage que j’attendais depuis des années venait de changer de nature.
Ce n’était plus simplement le voyage scolaire dont Grégoire et moi parlions depuis notre choix très intéressé de l’italien.

Ce n’était plus seulement quelques jours loin des parents avec mes amis.
C’était devenu autre chose.

Une dernière chance.

L’Italie, le voyage de la dernière chance

L’année scolaire touchait à sa fin.
Les cours devenaient moins sérieux.
Les journées plus longues pour certains, très courtes pour d’autres.

Moi, je pensais à l’Italie.

Duphy serait là.
Grégoire serait là.
Gérald serait là.

Quelques mois plus tôt, ces trois personnes formaient avec moi ce que je pensais être mon équilibre parfait.

Entre-temps, Gérald m’avait quittée.
J’avais cru ne jamais m’en remettre.
J’avais pleuré en cours avec la main de Grégoire dans la mienne.
Duphy m’avait ramassée autant de fois qu’il avait fallu.
Puis Grégoire m’avait ouvert les portes d’un autre lycée.

Celui des soirées,
d’Amélie,
de Tim.

De ces relations que je ne connaissais pas et de cette liberté qui commençait doucement à m’intriguer.

Mon monde s’était agrandi précisément au moment où je pensais qu’il venait de s’écrouler.

Je ne le comprenais pas encore comme ça.
Moi, je voulais toujours récupérer Gérald.
C’est tout.

Et plus le départ approchait, plus j’avais cette conviction complètement irrationnelle que l’Italie allait forcément changer quelque chose.

Après tout, nous allions passer plusieurs jours ensemble.

Loin du lycée.
Loin de nos habitudes.
Loin de cette rupture qui avait contaminé les derniers mois.

Nous allions pouvoir parler.
Rire.

Retrouver ce que nous avions été.
Et peut-être…

Je ne voulais même pas terminer cette pensée.
J’avais déjà suffisamment construit de scénarios dans ma tête pour meubler le trajet entier.

Le plus étrange, quand j’y repense, c’est que cette année m’avait pourtant déjà donné une leçon assez claire.

Rien ne se passe jamais exactement comme prévu.

J’avais commencé ma première persuadée d’avoir trouvé un équilibre indestructible.
Puis Gérald m’avait quittée.

J’avais pensé que tout s’arrêtait.
Puis Grégoire m’avait entraînée ailleurs.

J’avais rencontré de nouvelles personnes.
Découvert un autre monde.
Je m’étais remise à rire.

Puis Gérald était revenu doucement dans mon quotidien.

À chaque fois que quelque chose me faisait tomber, je finissais par me relever.

Pas parce que j’étais particulièrement forte.
Pas parce que j’avais déjà compris quelque chose à la vie.

Mais parce qu’à 17 ans, il y avait toujours un cours le lendemain.
Une soirée le samedi.
Duphy qui débarquait.
Grégoire qui avait un plan.

Et l’été qui finissait toujours par arriver.

Aujourd’hui, je crois que cette année-là m’a appris quelque chose que j’ai mis beaucoup plus longtemps à comprendre.

Se relever ne veut pas forcément dire aller mieux.

Parfois, se relever, c’est simplement continuer.
Sortir alors qu’on préférerait rester chez soi.
Rire alors qu’on a encore mal.
Accepter de rencontrer de nouvelles personnes sans avoir oublié les anciennes.

Continuer à vivre suffisamment longtemps pour que la vie finisse par remettre quelque chose sur notre chemin.

À 17 ans, je ne savais évidemment rien de tout ça.
Moi, j’avais un plan beaucoup plus simple.

Partir en Italie et récupérer Gérald.
Voilà.

Duphy préparait ses affaires.
Grégoire préparait probablement déjà les conneries qu’il ferait sur place.
Moi, je préparais ma stratégie.

Et Gérald ?
Comme toujours, impossible de savoir exactement ce qu’il pensait.

Puis le jour du départ est arrivé.

Les sacs.
Les parents.
Les professeurs qui essayaient déjà de compter tout le monde.
Les groupes qui se formaient autour du car.

Cette excitation très particulière des voyages scolaires, quand quelques jours loin de chez soi ressemblent à une liberté immense.

Ils étaient là.
Duphy.
Grégoire.
Gérald.
Tous réunis.

Exactement comme je l’avais imaginé au début de l’année.
Enfin presque.

J’ai regardé Gérald.
Puis les sièges encore libres.

Et puisque j’avais passé des mois à essayer de retrouver une place dans sa vie, autant commencer par la plus simple.

Je lui ai souri.
« Et si on se mettait à côté dans le car ? »

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