Que reste-t-il de notre place dans le monde quand, pendant quelques années, toute notre vie tourne autour de nos enfants ?
Alice a 3 ans, Léa en a 2. Après plusieurs années consacrées à ses filles, Elisa profite de la première rentrée scolaire de l’aînée et d’une place en crèche pour la cadette pour tenter de retrouver le chemin du travail.
Une nouvelle étape qu’elle imaginait plus simple : devenir mère a rempli 4 années de sa vie… tout en laissant un grand vide sur son CV.
Je m’appelle Elisa, j’ai 33 ans et je suis maman de deux petites filles, Alice, 3 ans, et Léa, 2 ans. Elles ont exactement 14 mois d’écart. Ce n’était absolument pas prévu. Quand j’ai découvert que j’étais de nouveau enceinte, Alice était encore un bébé et j’avais naïvement pensé que l’allaitement et le retour de couches me laisseraient un peu de répit. Raté. Aujourd’hui, j’en plaisante beaucoup plus facilement qu’à l’époque. Sur le moment, j’ai surtout regardé mon test de grossesse en me demandant comment j’allais réussir à m’occuper de 2 bébés alors que j’avais parfois déjà l’impression de ne pas savoir quoi faire avec un seul.
Alice et Léa ont maintenant 3 et 2 ans. Elles s’adorent. Elles se cherchent dès que l’une quitte la pièce et peuvent se faire des câlins qui me donnent l’impression d’avoir réussi quelque chose d’immense. Elles peuvent également se battre 30 secondes plus tard parce que l’une possède soudainement LA chaussette dont l’autre avait absolument besoin pour vivre. Chez nous, la rivalité entre sœurs a commencé tôt. Très tôt. Elles veulent le même jouet, la même place, le même verre et parfois simplement être celle que maman regarde en premier. J’ai beau leur expliquer qu’il y a assez d’amour pour deux, à 2 et 3 ans, le concept semble encore assez abstrait.
Pendant longtemps, mes journées ont donc ressemblé à une succession de besoins auxquels il fallait répondre immédiatement. Quand Léa dormait, Alice était réveillée. Quand Alice mangeait, Léa pleurait. Quand l’une commençait enfin à faire ses nuits, l’autre tombait malade. Je me souviens de certaines journées où je réalisais à 15h que je n’avais toujours pas déjeuné. S’occuper de deux bébés presque du même âge, c’est parfois avoir l’impression de devoir faire deux journées de 24 heures à l’intérieur d’une seule. J’étais épuisée, souvent agacée, parfois au bord des larmes et pourtant complètement folle d’elles. C’est probablement la chose qui m’a le plus surprise dans la maternité : on peut aimer ses enfants d’un amour qu’on n’imaginait même pas possible et avoir, au même moment, terriblement envie que quelqu’un vienne les chercher pendant deux heures.
J’ai élevé mes filles pendant 4 ans. Pourquoi dois-je justifier ce « trou » dans mon CV ?
Arrêter de travailler n’était pas vraiment dans mes projets
Avant mes filles, je travaillais. J’avais une vie professionnelle tout à fait normale et je n’avais jamais imaginé devenir mère au foyer plusieurs années. Après la naissance d’Alice, je pensais reprendre. Puis Léa est arrivée. Il aurait fallu trouver 2 modes de garde, organiser 2 bébés, supporter les nuits hachées tout en reprenant un rythme professionnel. À un moment, arrêter de travailler est devenu la solution la plus logique. Je ne dirais pas que j’y ai été forcée, parce que personne ne m’a obligée à signer quoi que ce soit. Mais appeler cela un véritable choix serait également faux. J’ai fait ce qui semblait possible pour notre famille à ce moment-là.
Je ne regrette pas ces années. J’ai vu mes filles grandir. J’étais là pour leurs premiers mots, leurs premiers pas, leurs maladies, leurs énormes chagrins pour des raisons incompréhensibles et leurs éclats de rire tout aussi incompréhensibles. Mais j’ai aussi parfois eu l’impression de disparaître derrière mon rôle de mère. Mon mari, lui, continuait à travailler. Il avait des collègues, des horaires, des projets, des conversations d’adultes. Moi, je pouvais passer une journée entière sans parler à quelqu’un qui savait faire une phrase complète. Ce décalage s’est installé sans que nous nous en rendions vraiment compte. Pour lui, le travail a toujours été important. Il structure une vie, donne une indépendance, une place dans la société. Je comprends cette vision. Le problème, c’est qu’à force de l’entendre, j’ai commencé à me demander quelle était ma place à moi.
Cette année, je pensais enfin reprendre ma vie professionnelle
Alice entre à l’école et nous avons eu « la chance » de trouver une place en crèche pour Léa. Je mets des guillemets parce que je trouve assez révélateur de considérer comme une chance extraordinaire le simple fait de pouvoir faire garder son enfant pour travailler. Mais j’étais heureuse. Pour la première fois depuis longtemps, je pouvais réellement envisager de reprendre une activité. J’ai ressorti mon CV, remis mes expériences à jour et commencé à regarder les offres. J’étais motivée. J’avais même cette petite excitation de celle qui se dit qu’une nouvelle période de sa vie commence.
Et puis j’ai vu le trou.
Presque 4 ans.
Sur une feuille, ces années n’étaient pas Alice et Léa. Elles n’étaient pas les nuits sans sommeil, les rendez-vous médicaux, les repas préparés avec un bébé dans les bras, les dizaines de problèmes réglés chaque semaine, les emplois du temps modifiés en permanence ou la patience qu’il faut développer quand 2 enfants hurlent en même temps pour deux raisons différentes. Elles étaient simplement un espace vide entre 2 expériences professionnelles. J’ai essayé plusieurs formulations. « Pause parentale ». « Congé parental ». « Disponibilité familiale ». Peu importe les mots, j’avais la sensation de devoir maquiller une absence.
« Et pendant ces 4 années, vous n’avez pas travaillé ? »
La première fois qu’on m’a posé cette question en entretien, j’ai bégayé. Puis j’ai expliqué. J’ai parlé de mes 2 grossesses rapprochées, de mes filles, de mon souhait de reprendre maintenant qu’Alice entrait à l’école et que j’avais une solution de garde pour Léa. J’ai donné énormément de détails alors que personne ne m’avait demandé pourquoi j’avais quitté mon précédent emploi avec autant de précision. J’avais l’impression d’être devant quelqu’un à qui je devais prouver que mon absence était recevable.
Lors d’un autre entretien, on m’a demandé si j’étais certaine de pouvoir retrouver un rythme de travail avec 2enfants aussi jeunes. La question n’était peut-être même pas malveillante. Mais je suis rentrée chez moi blessée. Parce que pendant 4 ans, personne ne m’avait demandé si j’étais capable de tenir le rythme que j’avais. Il fallait tenir, c’est tout. Et maintenant que je voulais travailler, je devais démontrer que ces années ne m’avaient pas rendue moins compétente. Comme si devenir mère m’avait éloignée du monde réel alors que je n’avais jamais autant appris à improviser, anticiper et m’adapter.
Ce qui me met le plus en colère, c’est la contradiction. On entend régulièrement qu’il n’y a plus assez de naissances, que les familles font moins d’enfants, qu’il faut soutenir la natalité. Très bien. Mais que se passe-t-il professionnellement pour la femme qui fait justement ces enfants et décide, ou se retrouve obligée, de leur consacrer quelques années ? Elle revient avec un trou dans son CV. Elle doit rassurer. Expliquer que ses enfants seront gardés. Montrer qu’elle est toujours motivée. Prouver qu’elle n’a rien perdu. Je trouve cela profondément hypocrite.
Nous avons eu les mêmes enfants, mais pas les mêmes 4 années
C’est probablement la partie la plus difficile à expliquer à mon mari. Pendant ces 4 années, sa carrière a continué. Son CV affiche 4 années d’expérience supplémentaires. Le mien affiche 4 années d’absence. Pourtant, nous avons eu les mêmes enfants.
Il me soutient à sa manière, mais je sais aussi qu’il ne comprend pas toujours pourquoi certains entretiens m’atteignent autant. Pour lui, il faut continuer, envoyer d’autres candidatures et ne pas prendre personnellement les refus. Il a probablement raison sur le principe. Seulement, il n’aura jamais à expliquer pourquoi la naissance de ses filles a créé un vide dans son parcours professionnel. Il n’aura jamais à convaincre quelqu’un que devenir père ne lui a pas fait perdre ses compétences. Et quand la personne qui partage votre vie considère elle aussi, même involontairement, que le travail définit beaucoup de la place d’un individu dans la société, une question finit forcément par arriver : alors moi, pendant ces 4 années, qu’est-ce que j’étais ?
Je ne veux pas qu’on transforme les mères en héroïnes. Je ne demande pas une médaille parce que j’ai changé des couches et passé des nuits à bercer mes enfants. J’aimerais simplement que ces années ne soient plus considérées comme des années où je n’ai « rien fait ». Elles m’ont coûté professionnellement, financièrement et parfois personnellement. Elles m’ont aussi appris énormément de choses sur moi, sur mes capacités et sur ce que je suis capable d’encaisser, de gérer et de reconstruire.
Peut-être qu’en 2026, il serait temps de revoir notre définition de ce qu’est une mère de famille. Je propose :
Mère de famille — nom féminin.
Femme qui élève un ou plusieurs enfants, organise, anticipe, soigne, rassure, arbitre, improvise, gère les priorités et s’adapte quotidiennement à des situations qu’elle n’avait pas prévues. Fonction exercée sans horaires fixes, sans fiche de poste et, le plus souvent, sans reconnaissance professionnelle.
Je vais retrouver du travail. Peut-être rapidement, peut-être après encore quelques entretiens qui me donneront envie de rentrer chez moi et de jeter mon CV à la poubelle. Mais je refuse désormais de parler de ces 4 années comme d’un vide. Le trou n’était pas dans ma vie. Il était seulement sur mon CV.
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